Juin 2015

Repensant à tout ce qui s’est passé ces derniers mois autour de la première formation d’accompagnants à la vie affective et sexuelle organisée en France par l’Appas, je me suis souvenu de la demande des personnes en situation de handicap présentes au colloque de Strasbourg en 2007. Ce colloque qui avait pour titre, rappelons-le, Dépendance physique, intimité et sexualité, est le point de départ de l’affirmation en France par Marcel Nuss de la nécessité d’une réflexion mais aussi de réponses claires et concrètes à la demande des personnes handicapées concernant leur accès à une vie affective et sexuelle digne de ce nom. Que disaient ces personnes ? Elles nous posaient une question simple : « Faisons-nous partie, oui ou non, de l’humanité ? » Il n’y avait pas là de grands principes à énoncer ou à proférer la main sur le cœur mais simplement à répondre par oui ou par non. La question m’avait bouleversé et fait prendre conscience que l’aventure qui prenait forme à ce moment-là était hasardeuse mais devait être tentée absolument.

Les réactions de ces derniers mois ont montré que la réponse à la question posée alors est loin d’être évidente. Bien sûr, les médias ont montré un accueil nouveau et positif à l’interpellation et à la mobilisation de l’Appas. Mais cet accueil n’exclut pas le voyeurisme et donc l’assignation à une place dégradée ou dégradante des personnes handicapées et des accompagnants. Les stéréotypes ont la vie dure et ils n’ont pas manqué de remonter à la surface parés d’habits nouveaux.

Bien sûr, le projet de l’Appas a fait surgir, et c’est bon signe, des réactions contrastées de la part des personnes handicapées elles-mêmes : l’existence d’un accompagnement dédié ne fait pas l’unanimité. Car pas plus que les valides, ces dernières n’ont une vision unique de ce que sont ou peuvent être une affectivité et une sexualité satisfaisantes et épanouissantes. Chacun est libre – même si cette liberté est largement contrainte par les normes sociales, ce qui est licite ou illicite, admis ou simplement toléré – de vivre les formes d’affectivité et de sexualité qui lui conviennent le mieux. Dans ce que j’ai entendu, l’accompagnement à la vie affective et sexuelle était encore trop souvent confondu avec la seule sexualité génitale et performante. Il me semble plus important de rappeler que la sexualité est diverse et que tous les êtres humains souhaitent d’abord vivre pleinement une relation charnelle selon leurs désirs et capacités avec un(e) autre. Faut-il encore rappeler que la satisfaction heureuse et respectueuse de cette relation charnelle que chacun attend peut emprunter de nombreuses voies.

Et puis bien sûr, j’éprouve le sentiment que lorsque l’on parle de la vie affective et sexuelle des personnes handicapées – ce qui est un énorme progrès qu’il faut soutenir – on envisage rarement l’interaction de cette personne avec un autre. On en parle de manière abstraite, comme d’un avenir possible, plus tard, lorsque… les choses auront évoluées. N’avons-nous pas aujourd’hui des priorités plus urgentes ? L’évolution du climat, les pays en guerre, les souffrances des peuples déplacés ne mobilisent-ils pas les soucis de chacun ?! Ces arguments hypocrites dissimulent à peu de frais l’angle mort de la vision des valides qui rejoint la question de 2007 : si nous appartenons tous à la même humanité, alors l’enjeu de la vie affective et sexuelle des personnes handicapées est bien un sujet d’actualité brûlant.

Au fond, il semble que le plus insupportable aux opposants de l’accompagnement à la vie affective et sexuelle des personnes handicapées, c’est qu’il crée les conditions réelles d’une communauté et d’une intimité entre des personnes que tout séparait depuis toujours dans nos sociétés. Communauté car, oui, les personnes en situation de handicap sont avant tout des personnes. Intimité car, oui, tout l’enjeu de la vie humaine, à chaque rencontre fondatrice qui passe par l’esprit et le corps, c’est d’ouvrir avec l’autre une intimité, créatrice de liens privilégiés, partageable avec seulement cette personne ; une intimité source de découverte de soi, d’ouverture au monde et aux autres, source de plus de vie. Aller au plus intime de soi et de l’autre dans l’établissement de relations affectives et sexuelles, c’est atteindre ce lieu du renversement et du coup de pied au fond de l’eau qui vous fait remonter vers la lumière et les autres avec une incroyable envie de vivre. Alors oui, l’accompagnement à la vie affective et sexuelle ne pose qu’une seule question, celle de notre appartenance à l’humanité commune. Mais avec l’Appas la question est posée aux différents niveaux de l’individu et du collectif. Et donc désormais aux politiques qui doivent apporter aux personnes la réponse qu’elles attendent. Oui ou non ?

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