Décembre 2017

Défense de l’accompagnement sexuel

On ne peut balayer la question de l’accompagnement sexuel d’un revers de main, moyennant une opposition de principe à cet accompagnement, comme si le désir et la frustration n’existaient pas ou pouvaient toujours être compensés, par exemple par un changement de regard social sur le handicap. Si l’on attend que les mœurs évoluent suffisamment pour que toute personne vivant avec un handicap soit considérée comme belle, désirable et susceptible d’avoir une relation avec la personne de son choix, on court le risque d’attendre très longtemps.

Non que ce soit impossible, loin de là, non plus qu’il ne faille pas y rêver pour toute personne. Les utopies sont faites pour créer des effets dans le réel en y ouvrant des possibilités que l’on sous-estimerait ou que l’on méconnaîtrait sans elles. Un jour peut-être l’accompagnement sexuel pourra n’avoir plus lieu d’être ou n’être que transitoire avant une vie sexuelle réussie. Mais que fait-on en attendant ?

Pour tous ceux qui ne peuvent avoir d’autre type de relation, qui se sont construits en pensant que ce n’était pas pour eux ou qui n’osent pas se lancer, tant ils ont des craintes, des sentiments de honte un manque de confiance ? Bien sûr qu’il y a plusieurs autres moyens de dépasser ces sentiments que l’accompagnement sexuel. Mais celui-ci peut être l’une des voies à envisager pour lutter contre la frustration et la souffrance qui en découlent souvent. Il va permettre à certains de découvrir, à d’autres de redécouvrir ce que peut être le contact avec un autre corps, le plaisir d’être touché autrement que pour des soins quotidiens lorsque l’on est paralysé…

Bien sûr que face à la frustration, on ne peut revendiquer une satisfaction « pleine et entière », car la frustration, notamment sexuelle, est le fait de la très grande majorité des humains au cours de leur vie, et permet même d’évoluer et de se construire… Même la vie de couple n’est pas sans comporter son lot de frustration sexuelle  avec l’âge, la modification du désir, l’évolution de chacun. Pour d’autres ce sera la recherche sans cesse relancée d’un de la femme idéale ou du prince charmant, parfois dans la frustration d’avoir quantité de partenaires mais de ne jamais pouvoir trouver le bon. Ce peut être enfin d’impossibilité de trouver un ou une partenaire, en raison de ses occupations, préoccupations, obligations familiales, craintes liées à de mauvaises expériences antérieures ou de quantités d’autres raisons.

Mais rappeler que cette frustration est le lot commun de beaucoup d’humains ne doit pas aplanir les différences qui existent entre eux et nier les difficultés majeures rencontrées par certains, la frustration de n’avoir jamais pu connaître le plaisir sexuel ou d’être dans l’incapacité de se le donner à soi-même, la honte de ne jamais avoir eu de relation sexuelle à trente ans ou plus, l’impossibilité de considérer son corps autrement que comme un objet de soin pour d’autres et non pas comme partie de soi, comme corps vécu par soi, sans la possibilité du plaisir.

Retrouver des sensations avec d’autres capacités : exemple après l’accident

Prenons l’exemple de ce qui arrive quand le handicap survient alors que l’on avait déjà connu la sexualité, lorsque l’on devient paraplégique ou tétraplégique après avoir été valide. Les accidents de la circulation touchent souvent des hommes jeunes. On assiste alors à un retournement des valeurs viriles que l’on partageait et que l’on pouvait plus ou moins efficacement incarner. Ses propres normes d’appréciation se retournent contre soi : « un type dans cet état, c’est fini » ; « je ne suis plus rien ».

Il se produit une forme de régression à un stade infantile, où les hommes se retrouvent dépendants, obligés de porter des couches, nettoyés à intervalles réguliers par les soignants, maternés à nouveau par leur mère comme le raconte Jean-Luc Simon  dans Vivre après l’accident (Chronique sociale, 2010).  Cette régression peut se manifester sous la forme d’un sentiment de castration avec la crainte que l’érection ne soit plus possible : « La fonction d’érection est, chez certains, l’objet de leurs premières questions ; ceux-ci demandant même à leur épouse de vérifier si « ça marche encore » alors qu’ils ont encore une sonde à demeure… » (p. 72). Il faut réapprendre à interpréter les réactions de son corps, comprendre que certaines possibilités demeurent tandis que d’autres ne sont plus atteignables. Bien souvent l’incapacité de la pénétration est assimilée à l’incapacité de faire l’amour, alors qu’un accompagnement sexuel pourrait permettre de mieux comprendre qu’il n’en est rien : « le plus dur pour Paul a été de savoir « qu’il ne pourrait plus faire l’amour », alors que même si ses possibilités de coït, de pénétration, sont transformées ou amoindries, il est toujours en mesure de vivre des relations sexuelles » (p. 87).

Mais encore faut-il prendre conscience de ces autres possibilités, encore faut-il se rendre compte que le plaisir peut être au rendez-vous même s’il emprunte des voies que l’on n’avait pas imaginées (le déplacement des centres du plaisir sexuel n’est pas une légende). La reconstruction de soi, lorsque l’on n’a pas ou plus de conjoint, peut passer par un accompagnement sensuel ou sexuel, permettant peu à peu de faire le deuil de ses fonctions et de ses possibilités physiques en redécouvrant son corps à travers non seulement ses limitations mais aussi ses possibilités nouvelles.

Jouer avec les rôles standards

En évoquant ces différences, il ne s’agit pas de réduire des individus et leurs capacités à l’état de leur organisme, ou de nier leurs capacités de séduction, mais de proposer un accompagnement qui doit permettre de se réapproprier son corps et sa sexualité sous d’autres modes en composant avec une situation actuelle que l’on ne peut que déplorer. Reconnaître la spécificité de certaines situations de handicap n’empêche pas d’évoquer un accès à la sexualité au sens large du terme, selon des modalités qui surprendront celui-là même qui en bénéficiera. C’est pourquoi il faut être prudent avec les idées préconçues associées à la sexualité que l’on rencontre dans de nombreux débats, notamment médiatiques, où la sexualité et posée comme quelque chose dont chacun connaît la nature, sans définition préalable ; comme si la sexualité et l’éventail des pratiques sexuelles était pour tout un chacun de l’ordre de l’évidence. Or rien n’est moins vrai : la sexualité est hautement culturelle et les pratiques ne sont ni spontanées ni naturelles, les normes qui s’y appliquent ont profondément varié au cours de l’histoire et des civilisations

Par exemple, les rôles masculins hétérosexuels standards qui semble des passages obligés peuvent être repris ou remis en scène par des hommes sans capacité d’action physique (contre l’idée d’une virilité active triomphante, soumettant l’autre corps à sa puissance, à la vigueur de son « coup de reins »). Il faut bien comprendre qu’un tel rôle n’est jamais acquis : on peut le perdre mais sans perdre entièrement la possibilité du plaisir ; on peut le faire évoluer au long de sa vie, et ainsi faire le deuil de ce que l’on pouvait faire, mais sans faire le deuil de ce que l’on pouvait éprouver et sentir.

Espérons que ces quelques exemples auront permis à d’autres hommes, actuellement valides, de prendre conscience de l’importance de cet accompagnement.

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