Décembre 2018

Quand j’ai appris que je devais écrire un édito, je me suis dit mais qu’est-ce que je vais pouvoir raconter ! Puis j’ai repensé à mes années de chef de service auprès d’infirmes moteurs cérébraux et me sont revenus à la mémoire de nombreuses situations qui mettaient à mal l’intégrité physique des personnes accueillies, mais aussi morale.

L’analyse de la pratique est un temps institutionnel qui permet aux équipes de parler de leurs difficultés et d’envisager des pistes de travail. Celle dont je vous parle était alors animée par un psychanalyste, très attaché à la liberté des individus. Lors d’une séance, une éducatrice parle d’un monsieur, d’une petite soixantaine d’années, qui vivait dans son fauteuil avec peu de possibilités de mouvement mais avec des désirs et des envies d’homme. Il se trouve que cette éducatrice spécialisée l’accompagnait pour sa toilette régulièrement car sa collègue, aide-médico psychologique, avait trop mal au dos pour le faire. Alors qu’elle racontait cela, je me suis souvenue que dans la chambre de ce monsieur, appelons-le Jules, il y avait des photos de cette éducatrice, appelons-la Sophie, partout sur son mur. Sophie explique que lorsqu’elle l’accompagne pour la douche, il est souvent en érection et que cela la gêne. Elle souhaite alors un relais avec sa collègue pour qu’elle prenne en charge davantage Jules, car Sophie pense que ce n’est pas son métier et elle a le sentiment que les rôles se mélangent, qu’il lui est difficile de s’occuper du projet de vie de Jules et aussi de son corps. Je me permets d’intervenir à ce moment de l’échange pour lui rappeler et le rappeler à l’équipe, qu’il y a des photos de Sophie partout dans la chambre de Jules et que cette situation m’interpelle quant à l’inhumanité de ce que l’équipe lui inflige. Qu’il est forcément compliqué de s’occuper du corps d’un homme qui désire la soignante dudit corps. L’animateur de la séance, le psychanalyste, prend alors la parole et dit à Sophie :« Madame, je suis d’accord avec vous. Il ne vous reste qu’une chose à faire si vous souhaitez être bienveillante avec ce monsieur ». Sophie lui demande ce qu’il entend par là et lui de répondre : « Cessez la torture, branlez-le ! » La surprise fut tout d’abord la première réaction de l’équipe, puis le dégout. Comment pouvait-il leur demander de faire ça ? Un membre de l’équipe lui a d’ailleurs répondu qu’ils n’étaient pas là pour ça, que c’était n’importe quoi…

Après cette réunion, je me suis interrogée sur la sexualité des résidents du foyer. C’est devenu un sujet de discussion avec eux : violences sexuelles, masturbation, professionnelles du sexe et puis ce que j’appelle les petits arrangements entre vivants. Il m’apparaissait comme évident que la façon dont je disposais de mon corps n’était pas égalitaire par rapport à eux, et que les souffrances et humiliations qu’ils avaient pu subir n’étaient pas comparables au petit tracas de la trentenaire que j’étais devenue. J’ai ainsi découvert que les professionnelles du sexe pouvaient avoir peur d’eux, que les femmes du foyer avaient, pour la plupart, été victimes d’abus sexuels plus jeunes (famille, voisins… des personnes de confiance quoi !), que ces mêmes femmes ne pouvaient pas avoir d’activités masturbatoires car elles ne connaissaient par leur corps ou, pire, parce que ce n’était pas « propre ». Quant aux arrangements entre vivants, j’ai compris que chaque femme ou homme se débrouillaient comme ils le pouvaient avec leurs compagnons institutionnels, toute sexualité confondue.

Après avoir enfermé les personnes en situation de handicap depuis leur plus jeune âge dans des foyers où l’aliénation n’est pas un mot vain, il devenait évident que ces femmes et ces hommes n’étaient pas sexués, ni sexualisés. Jusque dans leur intimité la plus profonde, ils ne disposaient pas de leur corps et encore moins de leurs envies. Je n’ai eu de cesse, dès lors, de tenter de mettre en place un versant sexuel à leur prise en charge mais aussi d’inviter les équipes à organiser des projets : réunion sex-toys à destination des femmes pour qu’elles puissent explorer leur corps et leurs zones érogènes, organisation de séjours dans des pays où la possibilité d’être accompagné n’est pas réprimée… Et bien, force est de constater que durant 4 ans je n’ai réussi à rien. La question de la sexualité dans les institutions n’est pas taboue, elle n’existe simplement pas. Rappelons que les familles des résidents siègent la plupart du temps dans les conseils d’administration des associations gestionnaires et qu’il n’est pas conseillé d’aborder des sujets aussi sensibles. Personne donc ne voulait prendre le risque de mener des actions de la sorte.

Triste constat que de se dire que, non seulement, les résidents sont prisonniers des institutions, pour la plupart d’entre elles, mais qu’en plus l’infantilisation qu’ils vivent au quotidien ne leur permet même pas d’exprimer quelque forme de sexualité que ce soit. Et même quand le projet d’établissement stipule la liberté de chacun quelque soit le sujet, la sexualité reste un objet à part… quelque chose qui n’est pas autorisé.

Il ne s’agit là que de ma première expérience dans le champ du handicap, la suite n’a pas été plus optimiste, qu’elle soit auprès d’adultes ou de mineurs (dans le cadre d’éducation à la sexualité).

C’est bien évidemment dans ces expériences que mon engagement auprès de l’APPAS trouve son origine, avec l’espoir de participer à une action législative qui, au même titre que le mariage pour tous ou encore le droit de mourir dans la dignité, revêt un caractère sociétal. L’accompagnement sexuel est un non débat, juste une évidente nécessité.

9 réflexions sur “Décembre 2018”

  1. Merci à l appas d exister
    Ayant effectivement un passée où j ai été abusée
    Cela a été grâce à un de vos accompagnateur que j ai pu enfin me( re)découvrir et voir la chose comme normal et non tabous et sale !

  2. Merci pour ce regard d’un professionnel devant l’évidence d’un être humain, le besoin physiologique d’un être vivant.
    Malgré plusieurs interpellations, les députés restent de « marbre face a des problèmes sociétales ». En tout cas, ne lâcher pas, sur ce chemin de l’amélioration de la condition humaine.
    « Ceux qui vivent, sont ceux qui luttent…, la vie est un combat quotidien, prouvons notre joie de vivre par lutte et paisiblement et notre combat aboutira… ».
    Merci Monsieur NUSS, Merci aux différents professionnels de santé, Merci d’avance aux membres de la commission d’éthique qui feront un effort de comprendre cette cause….

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