Mai 2016

« Il est handicapé et en plus il est homosexuel ? »

L’idée même ne lui avait pas traversé l’esprit. C’était une remarque spontanée de la part d’un auditeur pendant l’une des conférences que je donnais sur la thématique du handicap et de la sexualité. « Et en plus » indiquait sans doute qu’il concevait l’homosexualité comme une forme de déviance ou d’anormalité, venant s’ajouter à une autre forme d’anormalité supposée qu’est le handicap. Ce cri du cœur était très révélateur, sans doute parce que beaucoup d’autres personnes dans la salle partageaient cet étonnement sans le manifester. Mais il en dit long à la fois sur la conception du handicap et des pratiques et orientations sexuelles. A une « déviance » par rapport aux normes, on ne va pas en ajouter une autre (celui qui est déjà frappé par le handicap ne va pas en plus être homosexuel…).

J’ai pu constater en discutant avec d’autres personnes, pourtant très au fait des questions gay – lesbiennes, que cette idée ne leur était jamais venue non plus. L’une d’elle me disait qu’elle pensait que les personnes vivant avec un handicap devaient vouloir se normaliser dans le champ de la sexualité… tout en reconnaissant immédiatement que c’était ridicule. C’était encore plus surprenant de la part de quelqu’un de déjà sensibilisé aux questions de l’orientation sexuelle, du transexualisme ou du transgenre (je m’excuse par avance de ces termes pour ceux qui connaissent bien ce champ) : on peut beaucoup réfléchir sur la transgression ou la subversion de certaines normes et conserver un point de vue validiste dans son appréciation du handicap, du désir et du plaisir partagé.

Car les normes sont très présentes en nous : elles nous indiquent ce qui se fait, ce qui ne se fait pas, mais aussi plus ou moins implicitement qui nous pouvons désirer ou pas. Et visiblement une personne avec un handicap n’entre pas dans le champ de ce que l’on s’autorise généralement à désirer (même si certains sont attirés sexuellement par le handicap physique, plutôt que par la personne qui en est porteuse). Les normes ne sont pas seulement des contraintes explicites venues de la société ou de sa famille. Le poids des normes sociales est très présent dans les jugements extérieurs sur la demande de sexualité, et la possibilité de faire apparaître au grand jour son désir ou son besoin de plaisir ; par exemple certaines familles refusent de voir leur enfant valide ou handicapé se mettre en couple avec une personne atteinte par le handicap. Mais ces normes externes ne sont pas les seules qui existent. Nous les reprenons aussi à notre compte. Nous nous empêchons d’agir ou de faire, nous nous laissons aller à une imitation d’autres pratiques, par exemple en jouant à l’homme en singeant les expressions stéréotypées du masculin alors que l’on pourrait s’apprécier soi-même sans cela, et surtout être apprécié par les autres indépendamment de cette façon de se conduire… Un exemple en est d’ailleurs fourni par les demandes masculines adressées à l’APPAS : celles-ci sont loin d’être toujours subtiles ou exemptes de préjugés sur ce que doit être le rôle masculin et le rôle féminin… Cela aussi fait partie du poids des normes : se masculiniser pour se rassurer quant à sa propre virilité, vouloir posséder une femme pour se croire dominant, etc. Mais les choses deviennent plus difficiles lorsque la réalité du contact de personne à personne vient s’imposer, ou que l’on s’aperçoit que son désir ou son identité est plus complexe que ce que l’on voulait afficher pour se rassurer soi-même… Il y a quantité de personnes dont l’identité sexuelle n’est pas aussi stable qu’elles le croient, ce qui rend d’autant plus ridicules leurs démonstrations machistes (ou d’autant plus nécessaires pour se rassurer…).

Ces remarques nous montrent la force des représentations « spontanées », en fait héritées de nos conceptions sociales. Ce que nous désirons, ce que nous aimons, ce en quoi nous croyons nous reconnaître est conditionné par notre éducation, la culture de masse des films et séries, la pornographie, nos premières expériences, nos identifications précoces à des personnes réelles ou à des personnages de fiction… Mais tout cela est aussi limitatif que de croire qu’une personne en situation de handicap doit avoir une sexualité « normale » (comprendre hétérosexuelle), ou rechercher des personnes « comme elles » pour faire l’amour. D’ailleurs, que signifie « comme elles » ? Ne peut-on pas davantage ressembler psychiquement à une personne qui par ailleurs vit en fauteuil qu’à quantité d’autres personnes jugées normales parce qu’elles n’ont pas de problème moteur ? Et si l’on se sent attiré psychiquement, si l’on a rencontré une « âme sœur », ne va-t-on pas prendre et désirer l’intégralité d’une personne, avec son corps, sa beauté, ses défauts et ses travers ? Comment composera-t-on avec la situation si cette « âme sœur » n’a ni l’âge ni le sexe ni le corps que l’on pourrait souhaiter ? Ne pourrait-on pas de même se sentir attiré sans toujours le reconnaître par quantité d’autres personnes, quel que soit leur sexe supposé, leurs orientations sexuelles déclarées, leur différence physique ou psychique apparente ou cachées ?

Il y a des attirances qui se développent avec part de fantasme, une part de désir affectif, sensuel, ou simplement de proximité physique ou psychique. Il peut y avoir de la curiosité, de l’intérêt, de l’estime, ou le seulement le désir de se rapprocher de l’autre. Il y a des attirances où tout cela se mêle sans qu’il soit possible de distinguer ce qui attire. Mais je conseille à tous d’assumer cette complexité, et d’assumer également en retour la possibilité que l’on puisse être attirant ou attirante. Il est faux de dire que les personnes dont le handicap est visible n’attirent pas en raison de l’obstacle que représente cette visibilité de leur corps. Elles n’attirent pas toujours pour de bonnes raisons, c’est vrai. Par exemple le désir transgressif d’avoir une sexualité avec un corps différent, s’il n’est pas partagé, peut être particulièrement malvenu. Mais celui de se « taper une fille » parce qu’elle correspond aux canons de beauté ou au canon de son désir personnel est-il, lui, bienvenu parce qu’il correspond à une vision stéréotypée, celle de l’emprise du mâle dominant hétérosexuel ?

Il convient d’assumer la nature de son désir, ainsi que la nature du désir que l’on suscite, ce qui n’est pas si facile non plus : « pourquoi moi ? » « pourquoi m’a-t-elle choisi ? » « pourquoi me considère-t-il comme désirable ? ». Là encore, n’imaginons pas que ces questions soient réservées aux personnes en situation de handicap. Il y a quantité de personnes valides qui se les posent (je me les suis d’ailleurs posées moi-même lors de mes premières relations amoureuses), et ce d’autant plus quand l’identité sexuelle n’est pas affirmée ou pas assumée (Est-ce que je préfère les filles ou les garçons ? Ai-je le droit d’aimer les deux ? Ai-je le droit d’être successivement hétérosexuel et homosexuel dans ma vie ?).

Il est difficile, c’est vrai, d’assumer ce que l’on ne se sent pas être (désirable, séduisant, agréable), surtout lorsque l’on a subi des déceptions amoureuses, parfois à répétition. J’ai connu des personnes devenues physiquement handicapées qui ne s’étaient jamais remises d’avoir été abandonnées par leur compagne ou compagnon après l’accident. Quinze ans, vingt ans plus tard, il restait palpable que leur difficulté à envisager une relation affective et sexuelle était liée à cette déception amoureuse originelle. Cela se comprend : si le handicap acquis a été la cause de la séparation, cela veut dire pour la personne qui le subit qu’être devenu handicapé, c’est être devenu impossible à vivre, comme si sa valeur s’était brisée avec l’accident, et que rien de soi n’y avait résisté. Mais il faut savoir que de nombreuses personnes valides réagissent elles aussi par la détestation de soi lorsqu’elles sont délaissées amoureusement.

C’est une manière de rappeler l’ensemble des dimensions psychologiques qui jouent dans la possibilité de se reconnaître comme séduisant et d’être séduit. Et l’accompagnement sexuel dans tout cela ? C’est précisément une manière d’assumer son corps et ses sensations, de se découvrir attirant ou attirante, cela peut amener à se reconnaître dans le regard d’autrui et à ne pas douter que celui-ci puisse faire preuve d’un intérêt authentique pour soi, même si l’on ne sait pas toujours très bien quelle est la nature de cette attirance. Il faut parfois s’y heurter, s’y brûler les ailes, mais la vie est à ce prix, elle comporte des risques sans lesquels rien d’inattendu, de beau ou d’enthousiasmant n’arrive.

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